Izio Rosenman

Nouvelles & récits

Une nouvelle et un souvenir d’enfance.

Le livre oublié

Nouvelle — 2017

Arnaud est parti en week-end en Normandie.

Il se promène sur la plage de Trouville. Il a plu la nuit, et un fort vent d’ouest a suivi ; la plage est encore mouillée. Mais l’hiver reste doux ici, et l’on peut se promener longuement sans avoir trop froid. Arnaud marche lentement, ce qui lui permet de laisser voguer ses pensées, de réfléchir à son passé, à son enfance et au présent. Il a mis ses chaussures de marche, assez imperméables. Sa parka, par-dessus sa veste, le protège contre les bourrasques de pluie qui arrivent de temps en temps.

Devant lui, à vingt ou trente mètres, il aperçoit un objet qui bouge un peu. Il approche. C’est un livre relié. La couverture est en cuir, le titre en caractères dorés, qui heureusement restent un peu visibles. Il se saisit du livre avec précaution. Il regarde le titre : « Mémoires de mon enfance ». Le nom de l’auteur est indéchiffrable, effacé par l’eau ou par le temps. Le contenu des premières pages est difficile à lire : les feuilles sont encore collées, mouillées. Il essaie de déchiffrer la première page.

Tout occupé à son travail, il ne voit pas la forme humaine qui s’avance. Elle arrive, s’approche de lui.

— Bonjour.
Il s’agit d’une jeune femme de vingt à trente ans. Assez grande. Yeux bleus. Cheveux bruns coupés court. Elle est vêtue d’un long imperméable bleu sombre.
— Bonjour.
— J’ai oublié hier soir un livre en me baladant sur la plage. Vous n’avez rien vu ?
— C’est peut-être celui que je tiens en main. Je viens de le trouver. Il a l’air assez ancien. On ne fait plus aujourd’hui de livres reliés en cuir. Je me demandais à qui il pouvait bien appartenir. J’avais déjà construit toute une histoire sur ce livre.
— Racontez-la moi.
— Ce n’est pas le moment, il fait quand même un peu froid. Plus tard peut-être. Je me présente : Arnaud Bouteiller ; j’habite Paris. Je suis étudiant aux Beaux-Arts, en quatrième année. Je m’intéresse à l’architecture du XIXᵉ siècle, et donc aussi à l’architecture normande.
— Quant à moi, je m’appelle Pauline Drachin. J’habite également Paris et je suis en master d’anglais. Ma grand-mère, une vraie Trouvillaise, m’a invitée pour le Nouvel An chez elle. Ainsi elle a de la compagnie, car mon grand-père est mort il y a déjà pas mal d’années. Elle habite ici depuis au moins cinquante ans. Elle loge dans une villa presque au bord de l’eau. C’est une maison très ancienne, juste à côté de la villa Montebello. Elle a été construite au XIXᵉ siècle, vers 1860.
— Vous voulez venir voir ?
— Avec plaisir et intérêt.

Ils marchent un peu et tombent sur une maison ancienne aux toits d’ardoise pointus et aux vitres en forme de vitraux, avec séparations en plomb. Les fenêtres ressemblent vraiment à des vitraux.

« Ce livre a été écrit par mon grand-père, vers la fin de sa vie. Ce sont ses mémoires. Il les avait écrites, disait-il, pour ses petits-enfants, pour leur raconter sa vie, qui a été inhabituelle et dramatique. C’est justement ce livre que j’avais oublié hier, car j’avais profité d’une éclaircie en fin d’après-midi pour m’asseoir sur la plage et lire. »

Elle sonne à la porte. Une dame assez âgée, habillée sobrement mais élégamment, vient leur ouvrir.

— Mamie, voici Arnaud, qui a trouvé les mémoires de Papy que j’avais oubliées sur la plage hier en fin d’après-midi. Heureusement le livre n’est pas trop abîmé.
— Entrez, je vais vous servir un thé chaud, ou un café si vous préférez.
— Merci, Madame, un thé, ce sera parfait.

Après quelques minutes qu’Arnaud passe à regarder les tableaux et les meubles, la vieille dame revient :

— Voici vos boissons ; réchauffez-vous bien, car nous sommes en hiver, n’oubliez pas.
— J’ai hâte de savoir qui était votre grand-père : un écrivain ?
— Pas vraiment, mais un peu tout de même.
— Mais encore ?
— Alors, voilà. Il était arrivé quelque temps avant-guerre, venant de Pologne avec ses parents, à la suite d’un pogrom, en 1936. Il se cacha pendant la guerre dans un village de Normandie. Il avait perdu ses parents pendant la guerre. Il a fait Sciences Po, puis est devenu journaliste. Il y a rencontré ma grand-mère. Ils se sont mariés et installés en Normandie. Il a travaillé pendant quarante ans à Ouest-France. Ils ont eu trois enfants : mon père et deux filles, mes tantes, qui vivent à Paris. Quand il devint vieux, il resta à Trouville, avec ma grand-mère. Dans ses mémoires, il raconte un monde qui a disparu définitivement. Je suis passionnée de découvrir son histoire, et chaque fois que je suis chez elle, je lis quelques chapitres.
— Vous pourriez me prêter ce livre ?
— Il faudrait demander à ma grand-mère.

Arnaud écoute avec attention, et ne sent pas le jour tomber tant il est pris par le récit de Pauline. La nuit est déjà là. Il aurait voulu rester, mais il ne veut pas abuser.

— Viendriez-vous prendre demain un café sur la plage ?
— Pourquoi pas.

Un souvenir d’enfance : mon apprentissage de l’hébreu

Récit — Paris, juin 2026

Il me vient un souvenir d’il y a presque quatre-vingts ans, et qui s’est étalé aussi sur quatre-vingts ans : je pense à la manière dont j’ai appris l’hébreu.

J’étais un jeune adolescent de onze ans, dans les maisons d’enfants de l’OSE — l’Œuvre de Secours aux Enfants — depuis mon arrivée en France en juin 1945, après être venu de Buchenwald, avec 425 autres jeunes rescapés juifs, anciens détenus. Je passais d’une maison à une autre. Le début de cet épisode date de 1946. J’avais à cette époque un éducateur qui s’appelait Ted Charny, et plus tard T. Carmi. Carmi était un jeune Juif américain de New York venu s’occuper des enfants de la Shoah, comme éducateur dans les maisons d’enfants de l’OSE.

Je ne le savais pas — je l’ai su des dizaines d’années plus tard — mais j’ai toujours eu une soif de connaître ; c’est peut-être ce qui explique que je sois devenu chercheur en physique au CNRS.

Donc j’ai commencé à apprendre l’hébreu avec Carmi, et voici comment cela se passait. C’était dans une maison d’enfants, au château de Boucicaut, à Fontenay-aux-Roses, un très beau lieu. J’avais alors dix ou onze ans. Je n’ai jamais beaucoup aimé dormir. Donc je me levais tôt, un peu plus tôt que les autres enfants. En tout cas avant le début de l’école, qui se faisait à l’intérieur de la maison d’enfants, une très belle bâtisse, probablement du XIXᵉ siècle, probablement prêtée par un Juif riche, rescapé de la Shoah. Il y avait un beau parc derrière cette bâtisse, où l’on pouvait se cacher derrière les arbres — tout ce qui pouvait être agréable à de jeunes enfants.

Nous avions donc l’école, c’est-à-dire finalement la classe de primaire, à l’intérieur même de la maison d’enfants. Et je me souviens à l’instant que notre instituteur était un grand monsieur qui s’appelait M. Legal et qui adorait le vol à voile. Un jour, il avait dit qu’il pourrait faire faire le baptême de l’air à certains des enfants de la maison. Nous étions sans doute entre vingt et trente enfants, et donc les enfants y sont allés, avec l’autorisation de l’OSE. Mais moi qui, dès cette époque, savais que ma mère et mes sœurs étaient vivantes et qu’elles étaient en Allemagne, à Landsberg, un camp de DP — Displaced Persons —, je devais fournir une autorisation écrite d’elle, qui est arrivée trop tard. Donc je n’ai pas pu participer au baptême de l’air.

J’en reviens à ma leçon d’hébreu : c’est quelque chose qui m’a beaucoup marqué. Car depuis quatre-vingts ans, quand je parle hébreu — un peu comme quand je parle yiddish — j’éprouve une certaine émotion. Carmi, qui était notre éducateur, m’a proposé de m’enseigner l’hébreu avant le début des classes. Lui aimait beaucoup dormir le matin. Donc, vers 7 h 45, avant que les classes commencent vers 8 h 15 ou 8 h 30, moi je me rendais dans sa chambre, et lui était encore couché. Et moi, je m’en souviens, je m’asseyais par terre près du lit, et nous lisions un texte en hébreu ; et je prenais beaucoup de plaisir à cette leçon. Mon souvenir, c’est que je progressais tellement bien qu’il m’avait offert un livre de contes pour enfants de l’écrivain russe Pouchkine, que j’ai gardé pendant des années. Cela a duré quelques mois et vraiment j’ai beaucoup progressé dans mon hébreu. Puis je l’ai perfectionné pendant toute ma scolarité du secondaire, à l’école juive Maïmonide de Boulogne, où nous avions plusieurs heures d’hébreu par semaine. J’ai toujours aimé l’hébreu.

Voilà que près de quatre-vingts ans plus tard — peut-être soixante-dix-huit ans — je reçois un coup de téléphone d’Israël.

— Vous êtes bien monsieur Rosenman ? Je m’appelle Rahel Stepak, je suis chercheuse à l’université de Tel-Aviv, en littérature hébraïque, et nous préparons une nouvelle édition très scientifique du livre qui a fait connaître Carmi, à savoir Il n’y a pas de fleurs noires ; en hébreu, Ein prahim shehorim. J’aimerais bien vous rencontrer. Quand pourrai-je venir ?
Je réponds naïvement : quand vous voulez. Elle me répond : eh bien écoutez, je prends l’avion demain matin. Je suis surpris, mais je réponds : « Avec plaisir. »

C’est le livre qui a fait connaître Carmi en Israël, en tant que poète, et il est devenu l’un des plus grands poètes israéliens. Il s’agit d’une chronique poétique de son séjour comme éducateur en maison d’enfants pendant deux ans, entre 1946 et 1947, puisqu’il est parti en Palestine fin 1947, quelques mois avant la proclamation de l’État d’Israël en mai 1948. Il y a dans ce livre deux personnages : une femme appelée At lo Imi, c’est-à-dire « toi, ma Non-mère » ; et un petit garçon, nommé René.

Le lendemain, cette jeune femme arrive à Paris et vient chez moi. Et tout de suite elle me dit : je vous ai apporté un petit cadeau, c’est un document d’une trentaine ou une quarantaine de pages, la transcription des notes personnelles que Carmi a prises au cours de son séjour de deux ans dans les maisons d’enfants, où vous l’avez connu. Et surtout, il vous a connu. Ce document, ce sont les notes personnelles que Carmi a prises sur Izio Rosenman, c’est-à-dire sur vous, qui aviez onze ans.

Alors là je suis plus que surpris : je suis ému. J’apprends notamment, dans ce document, que le personnage central, qui est devenu René, s’appelait en fait Izio. Il s’agissait de moi. Et surtout le commentaire que Carmi se faisait à lui-même : « Izio aime tellement les livres — j’entends les livres d’hébreu — que ma réserve personnelle est épuisée, et je suis obligé d’écrire à mes amis pour qu’ils m’envoient des livres en hébreu. » Alors là je suis à la fois surpris et ému : qu’un adulte puisse consacrer autant de temps et d’espace à un commentaire sur un enfant ; un enfant qui étudie l’hébreu avec lui.

Cela montre que j’avais une énorme curiosité de savoir. Plus tard je suis devenu un très bon élève, dans le secondaire. Je suis ému de savoir qu’il s’intéressait tellement à moi. Il y a quelque chose où je suis à la fois ému et incrédule. Quelques mois plus tard, elle m’a envoyé la nouvelle édition de ce livre — Il n’y a pas de fleurs noires, en hébreu bien sûr — dans lequel il y a, à la fin, quelques dizaines de pages de commentaire scientifique où elle raconte qu’initialement le personnage de l’enfant s’appelait Izio, et qu’avant de publier le livre Carmi a changé le nom en René.

Voilà l’histoire de ma relation précoce à l’hébreu.

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